Alignement de type

chaotique loyal ?

À quelle origine dois-je rattacher mon penchant pour la justification : le catholicisme teinté « à gauche » qui a baigné mon enfance, les concepts jésuistes ayant accompagné mon adolescence ou les précepts typographiques appris et pratiqués au numéro 18 du boulevard Auguste-Blanqui ?

Formées sur le ton de l’humour, ces trois propositions contiennent assurément chacune un fragment de la réponse (à noter toutefois, la dimension dogmatique qui les rassemble). Ce n’est cependant pas aujourd’hui que je creuserai le sujet. La seule justification que je souhaitais aborder était celle de la composition typographique et de l’alignement du texte… retour à la ligne donc.

Échanges de mots

Ce billet doit son existence à un échange entre deux personnes aux flux desquelles je suis abonné sur mastodon : Julie Moynat et Jean-Christophe Courte. La première rappelait, en matière d’accessibilité, que le texte en drapeau était préférable à la justification (l’alignement forcé du texte de part et d’autre de sa colonne). Le second confirmait l’aisance supérieure dans la lecture que lui permettait cette organisation des lignes.

rien ne s’oppose à la nuit, rien ne justifie

J’avais déjà rangé dans un coin de mes pensées cette information relative à l’accessibilité et la composition typographique des lignes mais régulièrement remis à plus tard l’exploration du sujet. Je dois ajouter que, par le passé, sur le même sujet mais appliqué au domaine de l’imprimé, j’avais rencontré des oppositions à la justification aussi dogmatiques, voir plus, que des défenses de celle-ci : le refus des colonnes de textes prises en étau pour marquer un rejet de contraintes institutionnelles. Ce que je trouvais léger. D’autant plus léger que lors de mon apprentissage de la composition et de la mise-en-pages, le double alignement ne m’était pas présenté comme un absolu mais une option envisageable sous conditions.

La proie et l’ombre

Sauf « principe esthétique énoncé à l’avance » (merci à l’enseignant en photographie qui m’a fourni cette phrase, restée au delà du running gag de sa citation répétée entre codisciples stéphanois), un texte est composé pour être lu ou, au moins, être lisible par un grand nombre de personnes, voir le plus grand nombre.

Ce point, fondamental, est ignoré par nombre de chevaliers de la colonne dont le regard s’arrête à la forme idéalisée en se moquant du fond. Or, comme évoqué précédemment, la composition justifiée d’une colonne de texte n’est pas une règle inconditionnelle, au contraire, elle ne peut être envisagée que si son emploi ne freine pas la lecture. Parmi les éléments à observer pour décider de cela se trouve l’homogénéité des espaces inter mots dans la page, ce qui est justement une des raisons pour laquelle cette organisation du texte est un obstacle à son accessibilité.

Autant de motifs qui font danser le texte, qui nuisent à sa lecture, […] sa compréhension.

En quelques mots : pour réaliser une colonne de texte justifiée, il est nécessaire de jouer sur l’écart entre les mots (parfois même entre les lettres). Pour éviter que ces écarts soient trop importants on recourt également à la césure et son adjonction de traits d’union.

En fonction de la qualité des algorithmes de justification et de césure employés ainsi que des contraintes entrées par l’opérateur ou l’opératrice de mise en page, le lecteur ou la lectrice se retrouve face à un texte aux lignes qui n’ont pas la même densité (pas le même gris typographique), aux pages éventuellement traversées par des failles verticales (les lézardes) et dont quelques mots sont coupés en début et fin de lsigne. Autant de motifs qui font danser le texte, qui nuisent à sa lecture, son suivi et, in fine, à sa compréhension.

Retour à nos brouteurs

Les navigateurs web ne sont pas réputés pour l’excellence de leurs moteurs de composition typographique. C’est le moindre que l’on puisse dire même si la gestion de la typographie, au sens large, paraît revenir dans la pile active des sujets sur lesquelles les équipes de dévelopement de ces logiciels planchent. Ceci énoncé, quel que soient les efforts et soins apportés aux moteur de (césure et) justification de ces outils, la nature même du média, une page élastique, réactives aux modifications apportées par le visiteur ou la visiteuse à la fenêtre d’affichage (voir aux feuilles de style) rendent encore plus complexe la maîtrise de le gestion des espacements — ce qui, de mon point de vue, est tant mieux !

Je ne vois pas quelle serait la pertinence […] de porter toute cette mécanique d’affichage

Quand on loue, par exemple, le gris typographique permis par les travaux de Donald E. Knuth via le moteur de composition TeX, il ne faut pas omettre le cadre rigoureux à l’extrême qui l’autorise. Formats de pages restraints, liste de typographies (optimales) limitée, production de documents paginés, temps de com(position|pilation) élevé nécessaire à chaque modification. Je ne vois pas quelle serait la pertinence, pour l’affichage sur écran, de porter toute cette mécanique d’affichage, alourdie pour la gestion de la composition en temps réel pour afficher des colonnes de texte justifiées avec une régularité parfaite des espaces interlettres et intermots sur toute la hauteur de la page.

Dans ces conditions, il me semble plus logique d’adopter la mise au fer à gauche de mon texte une longueur de ligne la moins désagréable possible.

Rédigé à Perpignan en août 2025, modifié pour la dernière fois le 16/12/2025.