Disparition

serais-je soluble ?

Attablé dans une boulangerie, littéralement au coin, illustration mal rasée d’une œuvre de fiction d’enquête ou d’espionnage, archétype du personnage qui s’installe de façon à être en mesure de parcourir toute la salle du regard. Je n’attends néanmoins personne, à l’inverse de tout protagoniste.

Écueil, la place

Ado miscible, adulte aussi

J’ai déjà esquissé quelques lignes sur ma propension au retrait, à l’observation distante et ce quelque soit le contexte : école, famille, cercles amicaux et milieu professionnel. Mon explication principale rattache cette attitude à un besoin de relever un maximum d’informations, d’indices comportementaux, avant d’interagir, de participer aux conversations ou de me présenter. Cette manière de présenter les choses n’est pas sans faille. Notamment, pourquoi ce comportement persiste-t-il, jour après jour, réunion après réunion ?

Il y a dans cette position, cette préférence pour l’arrière-plan, une tendance à la fusion dans le décor. Quand il est question de musique, de représentation, je suis le bassiste de fond de scène, le piquet dodelinant en rythme, s’exprimant avec un léger sourire — que d’aucun·e qualifieraient de rictus — aux pains[1] ou approximations du groupe. Il en va de même pour les manifestations publiques pour lesquelles je participe côté organisation. Je peux suggérerer des choses, participer au montage, au démontage, à l’assistance pendant l’évènement mais j’arrive à, sinon me faire oublier, disparaître temporairement pour les remerciements publics, les pots ou repas de clôture.

Exceptions ?

Je pourrais objecter quelques contre-exemples. Des occasions qui m’ont vu empoigner un micro, m’adresser à un public, etc. Les conditions de ces interventions sont toutefois particulières et semblables. Il aura à chaque fois été nécessaire que je ressente un immense incofort face à un moment de flottement trop prolongé, un retard à la prise de parole, ou une indécision générale de l’organisation pour que je m’arme d’un sourire, d’un ton et de mots d’animat·eur·rice. C’est à dire que ma gêne de l’étrange[2] supplante celle d’être vu, perçu remarqué.

Notez qu’après ces éclats je me suis efforcé de m’effacer ensuite, de me faire oublier, d’évacuer la place empruntée plus que prise.

À domicile, la singularité

De prime abord on pourrait lier cette attitude à une trés grande timidité — c’est d’ailleurs le diagnostic familial et amical qui fut posé — mais à bientôt quarante-sept ans et après un diagnostic, établi par un neurologue celui-ci, de trouble déficit de l’attention avec hyperactivité[3], il y matière à creuser. Entre s’effacer et disparaître il y a des nuances que je devrais considérer. M. m’a déjà signalé plein de fois que j’occupe de moins en moins l’espace. Je le condense, y compresse ma personne, mes affaires et mes idées en un semblant de trou-noir, invivable pour beaucoup dont, avoué-je à mi-mot, moi-même.

À l’extérieur, décorer

Pour m’extraire de cette suffocation auto-infligée je sors de mon domicile mais seulement pour m’en éloigner de quelques centaines de mètres et échanger mon bureau, le mobilier, pour une table de boulangerie, carrée, étriquée, parfois emmiettée, mais, elle, débarassée de ma singularité écrasante. j’y déploie alors une présence autant aimable qu’oubliable. Avec le temps, je ferai encore plus partie du décor que les vitrines, la peinture des murs ou le comptoir. J’y deviendrai, à plus ou moins court terme le client sympa, discret qui débarasse la table avant de fermer son carnet à dessins et de repartir, reconnu sans être remarquable.

Il est cependant des lieux, disons un et demi, où je m’autorise prendre un peu de place, exister, où je peux prendre la parole en plus de la plume. Depuis Saint-Estève je m’y rends de moins en moins souvent. M. le souligne, j’ai encore réduit mon perimètre de déambulation ces derniers mois.

J’ai songé un instant à évoquer ma présence en ligne, ici autant que sur mastodon et consors. Force m’est de constater que le gommage est également tangible dans la sphère numérique.

À venir ?

La question, la première qui vient, est celle de la soutenabilité de cet effacement. C’est celle qui inquiète M. et retentit peut-être sur S. et É. Ce n’est pas une question intéressante, non plus que le seraient ses réponses. La seconde, simple et brêve, promet des au contraire des voiles à lever, des pistes à explorer : « pourquoi ? ».

De la « nourriture pour l’esprit » des billets à venir.

Rédigé à Saint-Estève en décembre 2025, modifié pour la dernière fois le 09/03/2026.