pour le Ray’s Day 2014

Fin de course lire

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I

Coincé dans la nuit entre les flaques de lumière naissant de l’éclairage public, il était difficile d’être discret dans cette rue très calme de banlieue. Heureusement, pas un de ces cadres peuplant les pavillons clones bordant la voie ne s’intéressait à autre chose que son écran, la fin de son repas ou encore sa femme – dans cet ordre là. L’homme-ombre s’efforçant de glisser entre les véhicules stationnés et les zones éclairées voyait ainsi sa progression facilitée. Au pire aurait-il pu saluer, d’un sourire ou de la main, un fumeur abrité sous son porche qui lui répondrait alors, gêné de ne pas le reconnaitre mais donnant le change pour ne pas perdre la face. À vrai dire, facile ne semblait pas être le mot car en y faisant attention la sueur se formant sur son front contrastait avec la fraîcheur de l’automne alors déjà bien mordante. L’homme s’arrêta tandis que les derniers rez-de-chaussée s’éteignaient : les banlieusards regagnaient leurs lits. Il fixait un container à déchets « cartons, papiers et flacons » coincé entre deux voitures en face du numéro 16.

À une intersection de là, une voiture tout en longueur démarrait, lentement. On eut pu imaginer le départ d’un travailleur de la nuit : médecin, agent de sécurité ou d’entretien mais pas assez réveillé ou trop distrait pour penser à allumer ses feux de positions. Oubli réparé quelques dizaines de mètres plus loin : les phares faisant alors briller le chrome des chiffres du numéro 19, jetant leur clarté sur la rue abandonnée.

Les yeux plissés, l’homme-ombre regarda disparaître les points rouges des feux arrière de l’encombrant véhicule pendant un long moment. Accroupi depuis trop longtemps, il s’étira en même temps qu’il se redressait. Les quelques minutes passées dans la rue avaient bien profité à la nuit, au froid également. Il était temps de bouger, d’agir. Juste à côté, un rythme étouffé et le souffle d’une voix masculine laissaient deviner Knockin’ On Heaven’s Door.

L’homme était désormais passé du côté des numéros pairs, une main dans le container, saisissant ce qui ressemblait aux restes d’une correspondance chiffonnée, les yeux dans la rue. L’obscurité, comme dans toutes ces villes électrifiées, était un mot vain mais la fatigue et le repli sur soi des habitants étaient de bons substituts à celle-ci. Le retour des perles brillantes sur son front témoignait cependant du faible confort que l’homme-ombre tirait de cela. Son cauchemar tirait à sa fin. Une liasse de papiers glissée dans son blouson, il ne lui restait plus qu’à s’éclipser, à laisser la nuit reprendre son territoire.

On percevait, visualisait même, la tension glisser sur lui à mesure de son éloignement du numéro 16. La première intersection passée, il se laissa enfin aller à respirer calmement, ne craignant plus de laisser s’échapper les volutes de vapeur de sa respiration. Il se déployait dans la rue ; son corps occupant tout le trottoir. Un coup d’œil à sa montre, un pas à peine plus vif et l’esquisse d’un soupir furent les seules ponctuation d’une marche mécanique le menant à une station de bus : abri sur-éclairé dans la brume orangée tombant des réverbères.

Le bus, de ces bus nocturnes et blindés qui sillonnaient les villes et leurs banlieues, y apportant un écho de vies festives et pas mal d’alcools plus ou moins bien digérés, l’emporta vers le centre, la tête confortablement calée par un casque lui distillant, entre autres musiques, les battements sourds de Dead Hearts.

II

Il descendit un arrêt avant le terminus, dans un quartier rénové pour lequel la patine du passé s’était vue remplacée par de luxueux enduits « effet ancien ». Une longue voiture, un break, le prit dans ses phares en sortant de la rampe d’un parking souterrain devant lequel il passait. Dernier spasme de la nuit espérait-il.

Suivant un tracé de lumières bleues enchâssées au milieu des pavés il fit quelques mètres dans une rue piétonne et s’arrêta, clefs à la main, devant une lourde porte de verre. Un déclic, un sas, le silence lourd d’un électro-aimant coupé et l’homme disparut, avalant une volée de marches avant que la lumière ne s’alluma automatiquement.

Le blouson accroché dans le vestibule, quelques pas faits dans le couloir le temps de dégrafer son col et il pouvait respirer le mélange de parfums de l’appartement. Il laissa la lumière éteinte, se repérant à la lueur bleu sombre de la nuit et par la force de l’habitude. Il était chez lui. Il pouvait oublier les lignes noires des feuillets restés dans l’entrée et ses suées nocturnes. Une hésitation, une sensation de vide le cueillit à l’estomac. Un détour par la cuisine et l’homme se laissa surprendre par la lumière crue du réfrigérateur fugitivement ouvert. Assis sur un tabouret, il essayait de ne pas avaler trop rapidement la crème sucrée choisie un peu au hasard. Malgré ses efforts, la cuiller ne fut pas longue à rejoindre l’évier.

Encore ombre dans la nuit, il fit rapidement la liste de ce qui pouvait attendre et se dirigea vers la salle d’eau : seule urgence. La douche brûlante, même brève, lui permis de se débarrasser des dernières traces de peur. Il se sentait apaisé, prêt pour la suite. La vapeur dansante qui quittait son corps mouillé se devinait dans la lumière rouge de feux de stop filtrant à travers les volets. Il se débarrassa des dernières gouttes en se dirigeant vers la porte entrebâillée qui se découpait au fond du couloir. Celle-ci poussée, il se figea pour fixer les draps dérangés et essayer de démêler du regard le tissus de la peau. L’homme se permit un sourire.

Il ferma la porte, dernier rempart protégeant des heures passées dans le froid de la rue et de la peur. Il abandonna la serviette humide sur le parquet et trouva une ouverture dans l’écheveau soyeux posé sur le lit. Il s’y glissa, souple. Sa nudité en trouva une autre, son bras une poitrine, son ventre un dos, son bassin des reins et ses lèvres une nuque. Sa chaleur anima le corps endormi. Quelques mots, faibles et doux, furent échangés, perdus pour le reste du monde. Une bulle de chaleur enroba les draps et la torpeur qui y résidait se laissa chasser par les caresses, les glissements et les baisers entremêlés. Patiente, elle attendait son heure, sûre de son retour. Sa victoire fut éclatante. Elle survint après la dernière étreinte, dans le relâchement des muscles tétanisés à force de s’être tendus. Elle s’immisça dans le rythme des souffles cherchant un cours plus lent, entre les doigts enlacés. Elle refroidit enfin les peaux perlées de sueur et offrit le repos aux deux amants.

La rumeur persistante de la ville au dehors ne pouvait les déranger, pas plus que les grincements sourds de quelques pas dans la cage d’escalier.

III

D’abord la lumière, puis le bruit : ce qui l’avait tiré, glissé hors du sommeil dans cet ordre étrange, trop tôt réveillé. Il ne chercha pas les chiffres des heures. Il n’en avait pas besoin. L’absence de tout autre que lui sous la couette encore chaude lui suffisait. Il se retourna une fois, une seconde et s’assit, mesura d’instinct le temps qu’il lui restait à tuer avant de commencer une nouvelle journée, fut vite sûr que le sommeil ne reviendrait pas, chercha les traces d’un rêve mais ne retrouva que la sueur d’un cauchemar et se leva.

La pluie tombait, dense, rectiligne, se matérialisant dans les pulsations jaunes des clignotants d’une voiture en warning. Depuis la cuisine il observait sa chute debout, en attendant le frémissement de l’eau destinée à quelques feuilles de thé piochées au hasard. La ville était muette, noyée par ce déluge nocturne et le temps figé : ce qui ne l’arrangeait pas. Il versa enfin le liquide brûlant dans une grande tasse, attendit, ôta les feuilles infusées, détourna le regard de la rue et se dirigea vers l’entrée, jouant de son souffle sur la vapeur. L’appartement était toujours plongé dans la noir. Il récupéra d’une main l’enveloppe dépassant de la poche du vêtement suspendu quelques trop rares heures plus tôt et sur sa lancée franchit le seuil du salon. Il posa sa tasse qui rejoignit deux verres. Il fronça les sourcils, huma. L’un était encore au quart plein d’un mélange d’alcool — un whisky — et de glaçons fondus tandis que l’autre était vide. Il sourit et se recula. Posé dans le canapé, l’enveloppe déchirée à côté de lui, il déplia les feuillets qu’elle avait contenus. On y devinait, même dans la pénombre, le tracé étroit d’une écriture manuscrite tranchant le papier blanc de ses mots. De l’encre et du papier, quel archaïsme ! Nouveau rictus. L’homme-ombre alluma une liseuse qu’il dirigea aussitôt vers ces lignes bleues d’une correspondance qu’il découvrit tendre. Mais était-il réellement surpris ? Il voulu boire, hésita, choisit l’alcool dilué et grimaça, doutant vouloir vraiment de cette chaleur dans sa gorge.

La pièce avait pris une teinte grise. Il pleuvait toujours mais la nuit avait cédé sa place à une aube terne, monochrome. Les mains vides il s’étira, enjamba le cercle des lettres posées à ses pieds et alluma un ampli de l’autre côté de la pièce. Le voyant de fonctionnement apporta un peu de chaleur, mais moins que la musique qui prit bientôt possession de l’espace. C’était tout ce dont il avait besoin. Toujours debout, il retira d’une bibliothèque un livre imposant, un dictionnaire, dont la reliure craqua quand il l’ouvrit juste en son milieu.

IV

Désorienté il ouvrit les yeux pour la seconde fois ; sentant sur sa langue une saveur cuivrée et salée qu’il hésitait à qualifier. Agréable ou écœurante ? La douleur qui le traversa effaça la question. Aveuglé par une forte lumière, phare ou projecteur, la pluie ruisselant sur ses yeux — à moins que ce ne fût des larmes — il hésitait même à respirer.

Mesurant le temps aux battements de son cœur il en compta une vingtaine avant d’essayer de bouger : ni se relever ni s’assoir mais simplement déplacer un bout de lui même. Lentement, il tourna la tête dont la mobilisation lui semblait moins douloureuse. Le regard libéré d’un éclairage trop direct il distingua un sol de ciment recouvert de poussière rouge, de la brique, sous une pellicule d’eau. À nouveau il se créa une pause, les battements sourds remontant jusqu’à ses tempes. Il essaya de rassembler ses pensées, de convoquer des souvenirs mais c’était en vain. Il se concentra alors sur son corps ; fit des mouvements : infimes, précautionneux. Il roula sur lui-même et grimaça ; s’appuya sur un bras et gémit. Enfin, l’homme ombre s’assit puis, courbé, les deux mains posées sur le sol, il vomit.

La nausée lui fit oublier un peu sa douleur. Quelques séquences remontaient de sa mémoire. Une course, des coups, des coups de feu, le feu de sa gorge, sa gorge agrippée… plus rien. Il y avait eu un choc puis un autre suivi de toute une série. S’aidant d’un bloc de béton il se releva, luttant contre ses muscles courbatus et son équilibre vacillant. Trempé, il tremblait. De froid sans doute mais il respirait également l’odeur acide de sa transpiration qui participait à coller ses vêtements à sa peau. Abritant ses yeux de ses doigts il parcouru très lentement l’espace, tournant sur lui-même.

Il se trouvait sur une immense esplanade grise jonchée de blocs semblables à celui sur lequel il s’était appuyé. Elle devait avoir été abandonnée il y avait un moment ou était, au contraire, encore en construction. La lumière aveuglante provenait d’une rampe de projecteurs fixée sur un édifice fait de poutrelles métalliques qui le surplombait. Il chercha à distinguer les limites du lieu mais l’obscurité et le brouillard de l’averse ne le lui permirent pas.

Il réalisa enfin qu’il faisait nuit.

Se souvenir : unique obsession accrochée à une mélodie au piano jouée en sourdine. Ordonner les éclairs illuminant sa mémoire par fragments. Oublier le sang, le froid et la douleur pour se concentrer sur les heures le séparant de son présent.

Il y avait cette musique, douce, la fraîcheur d’un verre dans sa main et la tourbe liquide coulant dans sa gorge. Il y avait son poing serré. Il y avait ces feuilles de papiers. Il y avait ces glaçons fondus et cette buée sur ses yeux ; larmes ou brûlure de l’alcool ? Il y avait ce soleil qui refusait de se lever plus. Il y avait tous ces mots, pliés, ôtés de ce livre évidé. Il y avait toujours la course de doigts agiles sur un clavier. Il y avait ces portières ouvertes, cette serrure déverrouillée et ce pêne dégagé. Il y avait ce… sourire ?

Blocage. Retour à la pluie, ou plutôt, alors, aux trombes d’eau qui enveloppaient l’homme et son ombre, le rinçant du sang et de la boue mêlés sur sa peu et ses vêtements. Il se leva pour lutter contre l’engourdissement qui le gagnait, cracha un peu de sang, fit quelques pas, hésitant, d’autres encore. Il s’éloignait des projecteurs, cherchant un peu de repos pour ses yeux.

Un des blocs de béton jonchant l’esplanade, cube fendu ou éventré, lui offrit l’abri recherché. Il s’allongea à m le sol et lâcha prise, fatigué au point de se moquer de savoir s’il allait se réveiller ou non. Le sommeil ne fut pas long à venir, suivi par un cauchemar.

Il y avait ces bruits sourds d’objets tombant sur le tapis. Il y avait ces trois éclairs rendant visible les os de son bras porté devant ses yeux à travers sa chair et ses paupières fermées. Il y avait le tintement du verre tombant en cascade. Il y avait cette fenêtre traversée. Il y avait cette chute. Il y avait cette course à travers les ruelles et ces pas accordés sur les siens. Il y avait ce choc contre ses cuisses et ses mains s’abîmant sur le goudron. Il y avait ces coups silencieux, ces semelles écrasant ses phalanges, ces doigts arrachant ce qu’il tenait encore fermement. Il y avait le soleil qui se levait enfin tandis que ses paupières, gonflées, se refermaient et toujours ces coups. Il y avait ce son métallique de coffre ouvert, ce flottement et la lumière qui disparaissait dans un grand choc. Il y avait ce roulement, ces cahots, cette odeur de carburant et cette montée de nausée.

Il vomit une seconde fois, roulant sur le côté. Il se souvenait.