illustration au trait représentant une planche de bois sur laquelles sont disposés, serrés, des carnets de tailles diverses, un pot d'encre de Chine et trois pièces de monnaie

Souvenirs de Nulle-part

Nº ISSN : 2779-3702

bibliothèque (un peu bancale), machine à imprimer des pensées

Le (web)design est-il créatif en 2014 ?

Je pense que ce billet connaitra des évolutions, la première version a été achevée le 18 août 2014 à 23 h 12.

Première mise à jour le 20 août 2014 à 9 h 03, ajout de l’épilogue.

L’idée de ce billet vient d’un enchainement de micro évènements : la présence d’un livre d’April Greiman[1] sur mon bureau, le nom de David Carson qui trotte dans ma tête depuis quelques jours sans que je sache vraiment pourquoi et un échange avec Nicolas[2] sur twitter. Mon message à l’origine de la courte discussion était le suivant :

Je me demande un peu, des fois, si les CMS n’auraient pas tué le (web)design.

Ce à quoi Nicolas m’a opposé la pléthore de thèmes de qualité disponibles pour le système de blogging Worpdpress. Certes. Il aurait pu également me rediriger vers le site AWWWARD qui héberge une sorte de concours permanent et propose quotidiennement un « site du jour ». Cela ne m’enlève pas cette impression de manque de créativité, dans le web editorial. Tentative d’explication[3].

Le contenu est roi

Je ne nie pas que l’on croise des maquettes de plus en plus élégantes — tout du moins à mes yeux — et agréables à lire, en un mot : confortables. Cela vient d’une heureuse prise en compte, ce n’est pas trop tôt, de l’importance de la typographie, accompagnée par le développement de solutions techniques[4] permettant plus de diversité dans les polices de caractère employées. C’est aussi le fruit de l’incorporation[5] du savoir-faire centenaire de la mise en pages d’ouvrages imprimés à l’expérience de deux décennies de mise en écrans de sites internet. Aussi grille et rythme vertical ne sont-ils plus des termes inconnus.

L’abondance de resources (conférences rediffusées ou retranscrites en ligne, fora, tutoriels…) pour apprendre ces méthodes et de solutions clefs-en main pour les mettre en œuvre[6] assure leur diffusion rapide, au moins dans le milieu professionnel. La généralisation de l’utilisation de systèmes de gestion de contenus, qu’on les appelle content management system ou web content management system[7], qui encadrent (brident ?) la liberté des rédacteurs en s’occupant de l’assemblage des pages selon un gabarit prédéfini participe aussi à cette généralisation de l’application de bonnes pratiques.

De tout cela je me suis réjouis, particulièrement quand je devais assurer la gestion fonctionnelle d’une « ferme » de sites qui en comportait plus d’une centaine. Je m’en réjouis encore d’ailleurs, cela signifie une augmentation globale[8] de la qualité des sites internet conçus. Cependant, je penses que ce faisceau d’améliorations concourt à mon ennui visuel, ou disons à mon manque de surprise.

Le medium est aussi le message Les mêmes recettes, exécutées avec les même méthodes, produisent des résultats similaires. Plus ça change, plus c’est la même chose. De grands et beaux visuels, du contraste dans la titraille, une hiérarchisation des contenus, des zones définies par leurs fonds colorés, des indications contextuelles sémantiques ou chronologiques. Le monde éditorial en ligne tend à se segmenter entre la mise en écran suivant une grille, le mono colonne des blogs et le défilement asynchrone des pages uniques racontant une histoire[9].

Site pornographique ou journal culturel[…], même combat

Bien sûr, la différenciation se fait par les photographies, les illustrations produites, par les textes proposés ainsi que par les réalisation audiovisuelles diffusées. Mais est-ce suffisant ? Tous les contenus, du plus convenu au plus transgressif, tendent à être disposé dans la même sage colonne de 60 caractères de large, centrée dans la fenêtre, avec un rapport de contraste entre la couleur de texte et celle du fond optimal. Site pornographique ou journal culturel en ligne, même combat[10].

Le graphisme de ces supports de communication est purement utilitaire, il n’exprime pas grand-chose par lui-même, ne véhicule pas d’émotion. Cela me rappelle mes années de lycée, en technologie industrielle[11] ou, à chaque exercice de rédaction de cahier des charges on ajoutait, comme un gag, de manière automatique dans les fonctions de contrainte : « être esthétique et de fonctionnement discret ».

Je sais que cette standardisation se fait pour le bénéfice de tous ou tend à le faire. Elle est même essentielle pour la diffusion de l’information. N’empêche, que le web prenne doucement l’aspect d’un numéro géant du magazine wallpaper* me laisse sur ma faim.

Qui expérimente ?

Quand j’étais étudiant à Estienne[12], les bouffées d’air, les nouvelles pistes créatives émergeaient des flyers, des affiches et des magazines. Elles venaient répondre aux règles strictes telles celles édictée par Jan Tschichold et de tout l’héritage de histoire de l’imprimerie — tout en les ayant assimilé — en repoussant les limites de la structure de l’objet imprimé et de sa lisibilité. Nos références étaient ray gun ou Emigre  nos héros s’appelaient David Carson aussi bien que Massin ou Cassandre, Rudy Vanderlands, Philippe Apeloig ou Stefan Sagmeister aussi bien qu’Adrian Frutiger, Michel Bouvet…

Aujourd’hui, si je cherche rapidement des noms de webdesigner, je pense à Simon Collison, Dan Cederholm, Mark Boutlon, Cameron Moll, Veerle Pieters, Andy Clarke, Jeffrey Zeldman, Meagan Fisher, Ethan Marcotte et Jason Santa Maria — cette liste manque remarquablement de personnalités françaises, peut-être est-ce dû à un prisme qui me serait personnel mais je pense surtout qu’en France les agences passent avant les personnes, reprenant les vieux schémas de la communication institutionnelle[13]. Ces personnes ont fait beaucoup pour la qualité des sites web, repoussant les limites d’une technologie en constante évolution pour en tirer le meilleur parti. Ils ont beaucoup expérimenté, torturé les CSS[14], partagé leurs découvertes et leurs méthodes. Ils ont conçu des outils pour faciliter l’apprentissage de cette technologie mouvante.

Je suis admiratif de leur travail, de leur parcours. Ils ont été des pionniers — ils le sont encore — mais ont ils-essayé de transgresser consciemment les règles qu’ils ont participé à établir ? En 2014, y a-t-il un nouvel Emigre, un nouveau Ray gun ? Quel graphiste va bousculer ce web — essentiel, j’insiste — de spécialistes technologiques ? J’espère être passé à côté et qu’un lecteur pourra m’indiquer un lien salvateur…

Épilogue

J’ai commencé la lecture de Designing for Emotion et page six je suis tombé sur l’illustration suivante :

reproduction de la pyramide de Maslow avec son sommet, ‘pleasurable’, indiqué comme manquant dans le cadre du webdesign

Amusant non ?


  1. GREIMAN, April, JANIGIAN, Aris. Réflexions créatives. Traduit de l’anglais par Marjon Bijleveld. Paris : Pyramyd, 2001. ISBN 2-910565-14-9 ↩︎

  2. Nicolas F ↩︎

  3. au moins de mon ressenti ↩︎

  4. gratuites ou payantes : font squirrel, google fonts,webtype, typekit, typography.com… ↩︎

  5. certains parleront de redécouverte ↩︎

  6. je pense notamment aux différents frameworks CSS proposés librement : knaccss, bootstrap, Kube, Gumby… ↩︎

  7. différence subtile, le premier désignant désormais plus souvent les gestionnaires de blog et le second les gestionnaires de site(s) et de leurs ressources ↩︎

  8. notez-bien que j’exclue de cette réflexions les sites réalisées par des personnes de bonne volonté mais au goût particulier et aux méthodes approximatives ↩︎

  9. je me suis refusé à employer le terme anglo-saxon story-telling ↩︎

  10. jusqu’aux déplorables insertions publicitaires mais c’est un autre sujet ↩︎

  11. bac S option Ti, ex bac E, désormais bac S option sciences de l’ingénieur ↩︎

  12. École supérieure des arts et industries graphiques, j’y expérimentais des choses comme ça ↩︎

  13. il faudra que je fasse une note à ce propose tiens… ↩︎

  14. voir le css zen garden par exemple ↩︎