henni soit qui mal y pense

À cheval lire

La pluie tombait en rideau sur la rue. Même depuis le comptoir, à l’opposé de la porte du bar, Maud ressentait les bouffées d’humidité pénétrer la salle à chaque fois qu’un client poussait la porte.

« Hé p’tit gars, tu veux entendre une histoire ? T’as l’air perdu dans ta bière mec. Écoute j’te dis. J’vais t’changer les idées. Merde alors, regarde moi… »

Elle réprima un sourire. Cela faisait plusieurs fois que l’homme assis au comptoir essayait d’intéresser les clients de passage à son baratin. La barmaid avait arrêté de compter à la sixième tentative ; c’était l’heure où les bureaux se vidaient pour se déverser dans les différents troquets du coin. Elle était dès lors passée en mode automatique, n’ayant plus arrêté de prendre les commandes, servir, encaisser, charger le panier du lave-vaisselle, le vider, essuyer les dernières traces d’humidité sur les verres et recommencer. À chaque nouvel arrivant le type recommençait son cirque. Luc l’aurait sans doute déjà viré mais il était le patron lui ; et puis, seule au bar ce soir, elle n’avait pas envie de faire d’histoire. Tant que les clients ne se plaignaient pas elle le laissait faire… Ils se contentaient d’éviter son regard et repartaient avec leurs pintes vers leurs collègues attablés et oubliaient l’incident.

« C’est quoi ce rade où y’a personne pour prêter l’oreille à un vieil aventurier ?! »

Marrant ce type quand même. La soixantaine pas trop abîmée par l’alcool mais le visage marqué par quelque chose d’autre. Il avait la dégaine du paumé en tous cas. Pourtant — c’est aussi pour ça qu’elle n’essayait pas de le chasser — il aura bien participé à la recette de la soirée. Il réglait ses verres à la commande, un whisky, sans glace ni soda — en lui donnant un pourboire chaque fois. Elle s’était amusée à construire une tour avec les pièces qu’il laissait et celle-ci menaçait désormais de s’écrouler. Ça commençait à chiffrer. Il l’avait sermonnée pour la marque de l’alcool, « pas assez tourbé », mais ça ne l’empêchait pas d’écluser : elle avait dû sortir une nouvelle bouteille. Maud coupa cours à ses rêveries ; se concentra de nouveau sur sa pompe à bière.

« T’as l’air crevé dis-donc ! Vu tes fringues — pardon, tes habits — tu dois surtout passer ta journée assis mec, non ? Tu connais pas la fatigue du type qui se balade avec 30 kilos de matos sur le dos. Hé hé, va pas te fouler le coude avec ta pinte hein ! »

Mauvais plan pour ce cadre en costard : la salle était pleine et le comptoir occupé au maximum ; elle agit même dû sortir des tabourets de la réserve. Il ne pouvait pas bouger pour aller boire sa pinte ailleurs, tranquille. Le vieux allait peut être pouvoir la sortir son histoire finalement. Ça pourrait être marrant ; qui sait ? Hélas, avec l’affluence, la musique, le bruit des verres, la rumeur des discussions et les commandes qui arrivaient encore et encore, elle ne pourrait pas en profiter. Il l’avait bien intriguée avec ses tentatives maladroites pour vider son sac.

« Dis, monsieur costard, on dirait vraiment que t’as besoin de te changer les idées. Tu devrais m’écouter.
— merci mais… ça va, je ne suis pas intéressé
— ben t’as tort… elles sont super mes histoires ! »

Il n’insista pas, du moins pas encore, mais Maud remarqua un petit sourire passer sur son visage. C’était la première réponse qu’il obtenait de la soirée, sa première victoire. Il allait revenir à la charge. Elle ne pût s’empêcher de sourire également. Il le remarqua. Elle rougît un peu, essuya le zinc pour se donner une contenance.

« Dans mes histoires, y’a même des jolies filles. Jolies comme la demoiselle qui nous sert à boire dis donc ! Dans mes histoires y’a de l’action, un peu, de la fatigue, des bars — mais pas comme celui-ci — et encore des jolies filles. T’es sûr qu’ça t’intéresse pas ? Non ? Ben t’es un peu con quand même. »

Ça c’était mois bon, si le type commençait à monter dans les tours, assis sur le tabouret, il allait falloir faire quelque chose. La police ? Elle n’espérait pas : le commissariat qui était au coin de la rue avait été fermé il y a deux mois de cela. Les flics ne seraient pas là tout de suite… ça laisserait du temps pour quelques dégâts. Il y avait bien ce spray au poivre planqué sous l’évier mais…

« Remarque, t’as p’t’être raison, mec. Elles sont longues mes histoires et toi, ben tu vas devoir rentrer auprès de madame une fois ta mousse séchée non ?
— Euh oui…
— Ça m’ferait mal de faire court : elles sont un peu compliquées, avec plein de détails.
— …
— Pis faut pas craindre que j’en oublie : j’ai toujours mes notes sur moi. Tiens, regarde. »

Il cherchait un truc dans sa veste. La barmaid se détendît : le vieux restait calme et parlait même moins fort. Peut être allait-il abandonner ?

Le bar commençait à se vider ; elle trouvait même le temps de souffler en s’adossant à l’armoire réfrigérée. Encore un passage entre les table avec son grand plateau pour ramasser les verres abandonnés et elle pourrait se poser un peu sur son tabouret, dans le recoin derrière le comptoir, pas loin du type bizarre en fait, presque en face. Elle remplit le lave-vaisselle, se prépara mentalement à côtoyer l’épaisse haleine alcoolisée et s’assit, un peu en retrait. Il avait sorti de quelque poche revolver une collection de petits carnets.

« Bon ben euh… bonsoir ! »

Le cadre ramassa son sac à dos lesté du poids d’un ordinateur, traversa la salle et sortit pour allez à la bouche de métro la plus proche ou attendre son bus. Il aurait une anecdote à raconter le lendemain à ses collègues.

Le vieux glissa du tabouret et, la main suivant le comptoir, se dirigea vers les toilettes. Pas étonnant avec tout ce qu’il avait bu. De son siège, la barmaid suivait sa progression, vaguement inquiète. Qui allait le relever si jamais il se viandait ? La salle était désormais presque vide. Son regard se posa sur les petits carnets abandonnés. Ils ressemblaient à ceux qu’elle utilisait au collège ou au lycée : couvertures colorées, à peine cartonnées, avec un rappel du nombre de pages et du type de ligne. La seule choses qui les distinguait était les caractères imprimés sur ces couvertures. Il y avait de l’arabe — elle reconnaissait les courbes calligraphiées — et des idéogrammes asiatiques aussi. Un collectionneur ?

« Ils vous plaisent mes carnets hein m’selle ? Oh vous sursautez ! Pardon, je vous ai fait peur. Faut dire que leurs couvertures elle attirent l’œil. Elles sont bien jolies. Bien plus jolies que ce qu’y a dedans… »

Il lui avait fait peur cet abruti. Elle retourna à sa caisse, le laissant seul. De nouveaux clients arrivaient, de nouvelle chopes à remplir, des chips à servir. Elle était emportée dans l’agitation du second coup de feu. Il y avait pas mal de touristes qui venaient se réchauffer à l’Irish coffee. La soirée était prometteuse mais crevante.

Elle ne s’aperçut du départ du type aux carnets que lorsqu’elle dût relever le tabouret sur lequel il se tenait. Il était par terre avec le dernier verre de whisky qu’elle avait servi à l’aventurier de bar. Il avait ramassé ses affaires, probablement de guerre lasse, et était parti avec le peu d’équilibre qu’il devait alors lui rester. Elle ressentit comme un regret ; elle aurait bien écouté une de ses histoires après le service.

En retournant derrière le comptoir elle vit qu’un des petits cahiers était tombé par terre. Elle le glissa sous le tiroir-caisse. Il reviendrait peut être le chercher.

Elle ne remarqua pas immédiatement les flashs bleus des gyrophares dans la rue. C’est un passant, entré pour un dernier verre qui lui apprit que quelqu’un s’était fait renverser ; un « vieil alcoolique » d’après lui. Elle encaissa, reprit le carnet et le glissa dans une poche de sa veste suspendue derrière elle. Elle frissonna tandis qu’elle donnait un dernier coup d’éponge avant de dresser les tables pour le matin. C’était l’heure de fermer.